La crise politique révélée par la prise de pouvoir de Macron n'est pas institutionnelle ou encore idéologique : elle est avant tout sociale.

Le vrai clivage de la société française est entre les riches et une grande majorité de la population, principalement classe moyenne et pauvres. On peut penser que cela a toujours été, …. mais aujourd’hui cette tendance s’amplifie dangeureusement .

Ce gouvernement Macron est le gouvernement de la classe dominante élu par la classe dominante.

Cela n'est pas une interprétation abstraite du phénomène « En Marche », mais une constatation vérifiée par les études de sociologie politique réalisées lors de l'élection présidentielle et des élections législatives.

Grâce à une enquête du Cevipof, il ressort que les députés « En Marche » issus de la société civile sont dans leur immense majorité des cadres dirigeants et des managers, dont beaucoup travaillent dans les métiers des ressources humaines et de la communication.

On sait aussi que l'entourage du chef de l'État compte un nombre anormalement élevé de personnalités issues du monde de l'entreprise, dont certains ont exercé en tant que lobbyistes de grands groupes du CAC 40. Le renouvellement, dont on a tant parlé est incontestable : il marque la prise de pouvoir et l'hégémonie de cette nouvelle bourgeoisie managériale dont les principes directeurs sont le pragmatisme, le management et l'efficacité.

Le phénomène Macron ne se résume pas à la transposition, au sein du monde politique, des méthodes propres au monde des entreprises. C'est aussi l'esprit même de l'entreprise qui est transposée à la sphère politique.

Dans cette sphère, il y a ceux qui sont efficaces et ceux qui ne le sont pas, il y a ceux qui bénéficient de promotions et ceux qui sont laissés sur le côté, ceux qui gagnent et ceux qui perdent et et la mise en place, par le « management », d'une organisation faussement égalitaire et empathique qui, en réalité, introduit une couche supplémentaire d'inégalité et de hiérarchie à l'intérieur d'une société déjà minée par les injustices sociales.

Le modèle de cette bourgeoisie managériale n'est pas le Général de Gaulle ou Jaurès, mais les patrons d'Uber et de Facebook. Cette bourgeoisie n'a que faire de ces vieilles lunes que sont le sentiment national ou la justice sociale.

Les représentations de cette nouvelle classe dominante sont tout entières définies par les codes de l'entreprise et du management, codes qui, sous couvert de tolérance et de modernité, sont profondément hiérarchiques et inégalitaires.

C'est en réalité toute la présidence Macron, ce qu'elle représente et signifie comme rupture : Gouvernement des classes dominantes, gouvernement du fossé qui se creuse avec les classes populaires - et de la sortie de ces dernières du champ politique.

Comme nous le disions précédemment, jamais cette rupture n'a été aussi grande.

Quelle place reste-t-il pour la politique dans un tel contexte? Comment ne pas s'inquiéter d'une soumission totale ou partielle du monde politique au monde économique, là où c'est du contraire dont nous avons besoin?

Et c’est donc dans ce contexte et dans la crise économique et sociale qui s’amplifie (hôpitaux, services publics, écoles, précarité accrue des étudiants, dégradation environnementale, etc.) que la réforme des retraites se présente.

Le sujet des retraites est donc majeur pour notre société et l’évolution que nous voulons lui donner.

« Un euro cotisé donne droit à un euro de retraite » : Au départ, le gouvernement actuel s’est abrité derrière ce principe de justice qu’il voulait infaillible. Sauf que ce soi-disant principe de justice revient à sacraliser les inégalités salariales telles qu’elles existent dans la vie active et à les reproduire à l’identique pendant toute la période de retraite et jusqu’à l’âge de la grande dépendance, où chacun doit essayer de trouver une solution pour finir sa vie.

Car si on applique de manière absolue ce principe, c’est reproduire plus fortement les inégalités relevées pour justifier en partie ce projet de réforme . Le quart de budget en solidarité qui serait maintenu comme aujourd’hui ne prend pas en compte les inégalités sociales d’espérance de vie. C’est-à-dire que pour un salarié modeste qui ne pourra profiter que dix ans de sa retraite, une bonne part de ses cotisations vont servir à payer la super-retraite d’un cadre pendant vingt ans. Ce transfert de solidarité n’est pas comptabilisé comme tel.

il y a des bonifications pour les interruptions de carrière et un petit geste sur la retraite minimale à 85 % du smic, mais ce n’est pas à la hauteur. Il faut savoir, de plus, que la nouvelle réforme Pénicaud de l’assurance chômage entrée en vigueur au 1er novembre 2019 ratiboise considérablement les indemnisations et pénalise un nombre plus important de personnes mises au chômage. Une simulation officielle de l’UNEDIC prévoit que 850 000 chômeurs ne percevront plus leur indemnisation et que 710 000 verront leurs droits diminués … Le projet de la réforme retraite prévoit que les points attribués en cas de périodes perturbées ne le seront que pour les périodes de non-emploi indemnisé . Si l’action publique de notre pays avait réussi jusqu’à présent à faire baisser le nombre de retraités pauvres, qu’en sera-t-il demain avec la « casse  programmée » de notre système de protection sociale à la française ?

Sur le financement de ce système : le gouvernement propose un taux global de cotisation de 28 % jusqu’à 120 000 euros de salaire annuel, mais ensuite ça plonge d’un seul coup à 2,8 % ! Par rapport au système actuel, c’est une énorme baisse de cotisation pour les salaires entre 120 000 et 250 000 euros. … proposition conforme au choix de société de la nouvelle classe dominante, toujours plus pour les premiers de cordée !

Sur les fonds de réserves :

1 - CRDS : 30 Milliards d’euros. L’action publique des gouvernements juppé en 1996 et Jospin en 1997 avait créé la CRDS (Contribution au Rermboursement de la dette sociale) au taux de 0,5 % sur tous les revenus (activité, remplacement, patrimoine etc ..) et qui amortit, depuis, la dette sociale de la Sécurité par le biais de la CADES (Caisse d’amortissement de la dette sociale) et ce, jusqu’à 2024 .

2 - Fonds de réserves des différents régimes de retraites : 165 Milliards d’euros, dont 116 milliards des retraites complémentaires (Agirc-Arcco)

Ces fonds aujourd’hui assurent l’équilibre financier des retraites,si leur affectation est maintenue en l’état.

Dans le cadre de la réforme proposée, au nom d’un système universel, ces fonds seraient récupérés dans le budget de l’état et la valeur du point serait votée avec la loi de financement de la Sécurité Sociale. Quand on voit la situation de la sécu et des hôpitaux depuis que leurs budgets sont votés par le Parlement, on a le droit de s’inquiéter !

D’autres choix pourraient être faits comme par exemple relancer une politique volontaire de création d’emplois et par une meilleure répartition des richesses produites en augmentant les salaires entraînant le versement d’une cotisation sociale plus importante.

Pour mémoire, les entreprises (notamment celles du CAC 40) ont touché depuis 2013, 100 milliards d’euros. En 2019, année « jackpot », puisque ce CICE étant remplacé par une baisse de cotisations équivalente (soit 20 Milliards d’euros par an également), c’est 40 Milliards versés aux frais des contribuables !

Système universel : pour des gens qui auront cotisé dans le privé, dans le public et comme auto-entrepreneur, en France et à l’étranger, c’est évidemment une bonne chose. Mais au-delà du slogan, ça mérite un grand débat citoyen. D’autant que le gouvernement a un sérieux problème avec les notions de justice sociale et de répartition et même un lourd passif en termes de fric dépensé en début de mandat pour servir les 1 % les plus riches. Entre la suppression de l’ISF et l’instauration de la flat tax sur les dividendes et les intérêts, ça fait quand même six milliards par an de perdus, trente milliards sur le quinquennat !


En conclusion : Il y a donc bien d’autres possibilités pour faire évoluer notre système de protection sociale en sauvegardant son esprit de prévoyance et de solidarité en retrouvant une gouvernance politique garantissant l’intérêt général.


* Cevipof : Centre de Recherches Politiques de Sciences Po